22.
Dimanche 14 janvier
Je rentre à l’instant de Poitiers. J’ai passé mon après-midi au théâtre. On y jouait Rafistolages, une pièce d’Orlando Moldavera. Nous étions une petite centaine de spectateurs dans une salle imposante. Il y avait un groupe plus compact de personnes âgées, vraisemblablement une amicale de la région. Pour le reste, le public était clairsemé. La représentation m’a paru longue et, pour être franc, un peu ennuyeuse. Après la tombée du rideau, je me suis rendu au foyer dans l’intention de rencontrer l’un ou l’autre comédien. Je me suis approché d’une actrice que j’ai félicitée pour son jeu. Profitant de la bouffée de plaisir qu’amenait mon compliment, je lui ai demandé si Esther Castelain faisait encore partie de la troupe. Elle s’est tournée vers un de ses partenaires.
— T’as une idée où Esther bosse actuellement ?
L’homme lança par-dessus son épaule :
— Elle travaille dans un théâtre de Bruxelles.
Et il ajouta de lui-même :
— Je ne pourrais pas vous dire lequel. Tout ce que je sais c’est que Brian Bird y signe des mises en scène.
Je tenais ma piste.
Lundi 15 janvier
Demain, je prends ma voiture et je me rends à Bruxelles à la première heure ! Quoi qu’il puisse m’en coûter en démarches et, peut-être, en désenchantement, je dois revoir Esther. Elle est de confiance et elle seule peut m’aider ! C’est du moins ce que je ne cesse de me répéter. Pour autant que je la connaisse, elle n’est sûrement pas indifférente à cette sombre cabale et je n’aurai aucun mal à la convaincre de tourner pour moi ce petit bout de film à Curzay. J’ai mis une dernière main à une partition où Astrid Galaxy démonte les ficelles qui la manipulent. Ce texte reflète très fidèlement la nature profonde de l’astrologue telle que je l’ai perçue au travers de tous les documents que j’ai pu lire et visionner sur elle. Il fait état de ses fractures, de ses contradictions, de son désarroi. Dans les propos que je lui attribue, je m’en tiens à ce qui me semble être la vérité la plus fine. Mon seul apport subjectif se concentre dans un cri d’indignation, une supplique que je lance pour démonter au plus vite cette campagne d’épuration sans fondement. Le résultat me paraît solide et… poignant ! Vingt fois que je me force à réciter cette confession, vingt fois que je n’arrive pas au bout. C’est comme si la peine d’Astrid Galaxy devenait indistinctement la mienne, comme si, par gémellité astrologique, nous étions issus du même chagrin. M’inquiète l’impondérable de l’interprétation. Mise en charge de cette âme en perdition, c’est la comédienne qui fera le miracle. J’ai tant d’attentes. Ce que je recherche dépasse peut-être ce qu’Esther peut me donner. Le souvenir que j’ai gardé de cette pièce où elle jouait est trop lointain, trop partial pour que je puisse me faire une véritable idée de ses capacités d’actrice.
Arriverons-nous à capturer l’émotion, à tendre le fil, à franchir l’abîme ? Et moi, me sera-t-il possible de diriger cette femme aimée avec d’autres yeux que ceux qui contemplent ?
Vendredi 19 janvier
Je partais pour deux jours tout au plus, je suis rentré aujourd’hui dans l’après-midi au lieu de jeudi. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir Brenda faisant les cent pas devant mon appartement. Elle était frigorifiée.
— Je dois vous voir ! C’est urgent ! me dit-elle.
Le temps de ranger ma voiture et de déverrouiller les portes, nous sommes dans le salon.
Enfreignant le sacro-saint rituel du thé, je me mets en quête d’un fond de cognac pour qu’elle recouvre ses couleurs. La pauvre femme en est à son deuxième jour de faction. Je n’ai pas fini de me répandre en excuses pour ne pas l’avoir informée de mon escapade qu’elle me coupe :
Regardez, Antonin, ce que j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres hier matin. Lisez !… Lisez tout haut !
Je m’exécute.
« Le Gémeaux est et demeure le parasite type, l’écornifleur, qui, tel un bacille nuisible, s’étend toujours plus loin sitôt qu’un sol nourricier favorable l’y invite. L’effet produit par sa présence est celui des plantes parasites : là où il se fixe, le milieu qui l’accueille s’éteint au bout de plus ou moins longtemps… »
En bas de ces propos d’un racisme primaire, la signature d’Astrid Galaxy.
Sans pousser plus avant ma lecture, j’invite Brenda à me suivre dans ma pièce de travail. Quelques secondes et la machine digère la citation. Un peu plus tard, les références d’un ouvrage s’inscrivent sur l’écran en même temps qu’une voix énonce. « Tiré du chapitre 11 : « Le peuple et la race. « Titre générique : Mein Kampf… » D’un pianotement rapide, je réduis l’appareil au silence et me tourne vers elle.
— C’est de la propagande nazie remise à jour par des illuminés.
Le moment est tout indiqué pour la rendre complice du projet que je manigance et auquel Esther est déjà associée. La pauvre femme est partagée. Elle a son code d’honneur.
— La Nielsen nous recommande de ne pas nous faire remarquer aussi longtemps que vos parents sont en prison… Clovis a ma parole… J’ai promis au professeur Robertson…
— Personne n’en saura rien en dehors de nous trois !
Le regard de Brenda se perd du côté de la photographie de la petite.
— Ce n’est pas bien ce que vous me demandez là, monsieur Antonin.
J’ai bien entendu : « Monsieur. »
Avec cette visite, je n’ai pas relaté à chaud mon escapade à Bruxelles dont je reviens réjoui. J’ai revu Esther jeudi dans la matinée. C’est le plus beau cadeau de ces douze dernières années. Je me vois la veille dans cette ville que je ne connais pas, montant dans ma chaise roulante la rampe de ce fameux théâtre où Brian Bird fait occasionnellement des mises en scène. L’architecture glaciale du bâtiment, la pluie hivernale, les deux vigiles à l’entrée, tout m’invite à rebrousser chemin. Je suis sauvé par le mot « accueil » écrit en lettres dorées au-dessus d’un long comptoir abritant un trio d’hôtesses.
— Brian Bird monte un spectacle à Londres pour le moment. Il part ensuite pour New York, me dit la plus avenante d’entre elles.
Lorsque je demande où trouver Esther Castelain, personne n’en sait rien. Ce qui revient à dire que ça ennuie ces dames de chercher un peu. L’indolence administrative ! Plus les tâches sont diluées, moins on a de chances d’avoir les informations dont on a besoin.
— Je suis venu de loin pour la voir ! Si quelqu’un pouvait m’aider…
Un monsieur chic est à proximité, qui m’entend. Il a une cinquantaine d’années, porte beau. Il déclame, là où il pourrait très bien parler comme tout le monde.
— Vous avez dit Esther ? Je n’ai plus vu cette petite depuis trois ans. Peut-être qu’en appelant son agent… Françoise, passez-moi Larry !
Un peu d’excitation dans l’enclos. Quelques gloussements. Larry est en ligne !
Des « Mon cher » par ci, des « Figure-toi que », des « C’est incroyable », la conversation parade. Je préférerais plus de retenue. Une fois en possession de mon renseignement, je tire ma révérence en mettant les formes. Je m’enfuis presque !
Moi qui croyais être au bout de mes peines… Esther a déménagé et ce n’est qu’à neuf heures du soir que je retrouve sa trace. J’interromps mes recherches pour partir en quête d’un hôtel. Je suis vanné.
L’endroit que je découvre le jeudi matin est surprenant. Un immense complexe industriel réaménagé jusqu’au moindre recoin avec des matériaux de remploi. Bien que disparate à souhait, l’ensemble n’est ni vilain ni misérable. Au contraire, il se dégage de ce lieu une fantaisie de bon aloi qui le rend immédiatement chaleureux. Mon impression se confirme quand je pénètre à l’intérieur de la friche et que, spontanément, des gens affables s’inquiètent de ce qui m’amène. Rien à voir avec la veille.
— Je vais vous mener jusqu’à son studio, me fait une sorte de seigneur oriental aussi noir de barbe que d’œil.
En chemin je l’entends me dire :
— L’agencement du bâtiment peut paraître compliqué à première vue mais il est très simple. Vous verrez ! On s’habitue vite.
J’ai plaisir à me perdre dans ce labyrinthe. Il n’y a pas deux espaces qui se ressemblent, deux portes identiques, deux cloisons de même matière. Tout s’enchâsse, se chevauche, se serre les coudes dans cette farce d’architecte, cette ville chaude à l’intérieur du ventre glacé et agressant de la grande cité.
— Esther rentre très tard en ce moment. Elle est à quelques jours d’une première et passe ses nuits à terminer les costumes.
— Les costumes ?
— Vous ne savez pas ?
Quelques pas dans un corridor et il poursuit :
— Elle travaille depuis deux ans dans l’atelier de couture du théâtre de la Senne.
Je profite de l’amabilité de mon guide pour lui poser quelques questions. C’est ainsi que j’apprends sur les derniers mètres du trajet qu’Esther a un fils de six ans et qu’elle partage son logement avec une amie thaïlandaise.
Arrivé à destination, j’hésiterais un siècle avant de frapper si mon guide ne tambourinait sur la porte comme s’il avait un mandat de perquisition.
— La chambre est derrière, me souffle-t-il pour excuser la vigueur de son appel.
Les bribes d’une réponse, un bruit de clé, et je vois apparaître deux longues mèches de cheveux obliques qui occultent un visage ensommeillé. Pour vêtement, une sortie de bain émeraude négligemment nouée autour d’une taille exquisément fine.
— Je t’amène un visiteur, Esther !
Je cherche mes mots. Mon trouble s’accentue quand j’entends qu’elle prononce mon prénom.
— Je viens de Niort… J’ai besoin… Je recherche.
En fait, je ne sais plus où j’en suis, ce que je fais ni pourquoi je suis là. La porte s’est effacée derrière moi et j’ai été embrassé sur la joue tout près de la bouche.
Je rêve ! À me demander si ce n’est pas moi qui m’endors tandis qu’elle se réveille. Quel sourire pour me recevoir, quelle douceur dans ce regard, dans cette voix qui s’excuse.
— Je suis rentrée tard, je n’ai pas eu le temps de ranger le studio.
Moi, je m’excuse au carré.
— J’aurais dû vous prévenir de mon passage…
Elle éclate de rire.
— Nous n’allons pas nous vouvoyer ?
J’essaie de rire, moi aussi.
Elle s’assied sur les talons devant moi, toute docile, toute tendre. Elle me dit le bonheur qu’elle éprouve de me revoir après tant d’années d’absence. Pourquoi parle-t-elle d’absence ? Est-ce mon dernier visage emmuré de tristesse qu’elle recherche dans mes traits, ma peine d’enfant noyé de chagrin qu’elle exorcise en prenant soudain mes mains et en les embrassant.
— Je prends une douche et j’arrive ! me dit-elle. J’en ai pour deux minutes.
Que j’aime cet endroit, ce désordre de coussins colorés et de jeux d’enfants, ce mobilier de bois clair. Tout devient fête en mon cœur, depuis ces courses abandonnées sur la table jusqu’à la vaisselle débordant de l’évier. Qu’elles sont bonnes à prendre ces deux merveilleuses minutes ! Je serais magicien que je les démultiplierais en heures, en jours, en semaines… L’eau qui coule sur sa peau, son pied nu sur le plancher, ce tiroir qu’elle ouvre derrière la porte, me font une telle provision de bonheur…
— J’espère que je n’ai pas été trop longue !
Oh que non !
Chandail ample et pantalon seyant, son retour apporte une autre féerie. Esther a gardé la démarche et le geste dansant. Tout est grâce dans ce simple rituel où la femme, tête inclinée, peigne ses cheveux mouillés.
— Tu as mangé ? Tu ne veux rien ? Un café te ferait plaisir ?
Je suis comblé, Esther, j’ai ta beauté en mire, des étoiles plein mes filets, le chant des volières dans ma tête. Je n’ai besoin de rien d’autre maintenant.
L’eau bout. Sur la table, place est faite à deux tasses, du lait, du sucre. Elle passe le café et c’est plaisir de la regarder faire.
Je lui rends l’écho de son mot de bienvenue. C’est plus fort que moi.
— Je suis tellement heureux de te retrouver après ces années…
J’hésite un moment puis j’ose :
— … après ces années d’attente.